7 déc. 2011

Habiter la frontière - Léonora Miano

"Identité frontalière. C'est par ce terme que je définis habituellement ma propre identité. La frontière est l'endroit où les mondes se touchent inlassablement. C'est le lieu de l'oscillation constante: d'un espace à l'autre, d'une sensibilité à l'autre, d'une vision du monde à l'autre. C'est là où les langues se mêlent, pas forcément de manière tonitruante, s'imprégnant naturellement les unes des autres, pour produire, sur page blanche, la représentation d'un univers composite, hybride. La frontière évoque la relation. Elle dit que les peuples se sont rencontrés, quelque fois dans la violence, la haine, le mépris, et qu'en dépit de cela, ils ont enfanté du sens. 


Léonora Miano

Née au Cameroun, pays dont les langues officielles sont le français et l'anglais, avec des dizaines de langues locales, j'ai grandi dans un environnement qu'on dira acculturé puisqu’on n’y parlait que le français.  Pourtant, l’Afrique, terre puissante, extrême, n’a eu aucun mal à pénétrer cette bulle, pour la marquer de son empreinte. Elle était dans la famille élargie qui avait souvent conservé des usages anciens, dans les comptines que chantait ma grand-mère, dans l’odeur de la terre, dans le mouvement des êtres et des choses, dans la qualité de la lumière, dans la fureur des orages tropicaux, dans le tumulte des rues, dans les fleurs qui ne poussent que là-bas, dans les jeux, dans le peigne qui crissait dans mes cheveux lorsqu’on me les tressait, dans les superstitions, dans l’alimentation, dans la langue que parlaient les adultes, lorsqu’ils ne voulaient pas être compris des enfants.  Ce continent a nourri mon imaginaire, autant que ces éléments venus d'ailleurs l'ont fait.


Léonora Miano

Si mes compatriotes m'ont toujours perçue comme étrange, étrangère, ils n'ont pas pu me faire douter de mon africanité. Très tôt, ce qu'ils m'ont fait comprendre, c'était que leur monde n'était qu'en partie du mien. Je suis, depuis toujours, une Afro-Occidentale parfaitement assumée, refusant de choisir entre ma part d'africaine et ma part occidentale. Généralement, lorsqu'on s'exprime ainsi, on est taxé de mal blanchi, de nègre complexé, honteux de ses origines. Il me semble, cependant, que ce que j'affirme pour moi-même, est bel et bien la réalité actuelle de ma terre natale. En effet, l'Afrique, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est une construction européenne. Ce sont les Européens qui l'ont baptisée, dessinée, créant des fractures au coeur d'ensembles homogènes, imposant leur langue par des politiques d'assimilation, comme le firent les colons Français. Dans un pays comme le Cameroun, la diversité des langues locales a facilité l'implantation des langues coloniales, les populations ne se comprenant pas d'une région à l'autre, et aucune des langues du pays n'étant majoritaire. Ainsi, les Camerounais utilisent-ils beaucoup le Français et l'Anglais pour communiquer entre eux. Bien sûr,  ils parlent ces langues à leur manière, y imprimant le rythme de leur accent, y diffusant des images propres à leur culture. Néanmoins, quand on sait combien une langue structure le mental de ses locuteurs, il est aisé de s'apercevoir que l'histoire a métissé les peuples africains.


Léonora Miano

Etre un Africain, de nos jours, c'est être un hybride culturel. C'est habiter la frontière. Le reconnaître, c'est être honnête avec soi-même, regarder en face ses propres réalités, et être capable de les infléchir. Il ne s'agit pas de chercher à valoriser l'une ou l'autre des composantes de cette identité, mais de se dire qu'on a le privilège rare de pouvoir choisir le meilleur de chaque culture. Qu'on y songe un peu. Les Européens n'ont pas cette possibilité. Pour eux, qui ont cru dominer éternellement le monde, la multi-appartenance est vécue comme une perte de repères. C'est dans un tel contexte qu'apparaissent des abérrations comme le ministère français de l'identité nationale. L'Europe n'a pas encore pénétré dans le monde que symbolise Barack Obama. Un pays comme la France renâcle à s'ouvrir sur ses marges, et ne le fait que sous la contrainte, lorsque les banlieues brûlent ou que l'Outremer se soulève. Il tente d'imposer au réel des notions dépassées, en exigeant, par la bouche des commentateurs de l'actualité, le dessaisissement de soi que réclamait l'assimilation."


Extrait du Monde Magazine N°64 - L'Afrique qui vient

Léonora Miano

Léonora Miano, auteure Camerounaise.

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3 commentaires :

  1. Deep and sweet can't find the words to say how i wish i had written those words myself. So why am i writing this in english ? my french will sound too poor to really express how i feel about her writing
    GREAT

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  2. I feel you! C'est vrai que c'est très profond! Elle pose des mots sur des choses ressenties et qu'on n'a pas souvent pleinement exprimées.

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  3. Je suis méga-giga fan de son écriture! Bel article! Elle a les mots malgré son jeune age elle ressent vraiment la condition d'africain dans toute sa splendeur et dans toute son essence. C'est un génie cette femme! Une vraie perle. Elle a touché mon coeur grâce à "Contours du jour qui vient" je ne l'oublierai jamais ce livre...

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